Discours d'adieu de Barack Obama : un président au style oratoire bien rodé

Politique | Publié le Mercredi 11 Janvier 2017 à 09:02:51 | |
 
Discours d'adieu de Barack Obama : un président au style oratoire bien rodé

Huit ans après sa victoire, Barack Obama revient ce mardi à Chicago pour s'adresser une dernière fois à ses concitoyens en tant que président des Etats-Unis. Son discours aura sans doute l'ardeur et la conviction de ses débuts. Retour sur un style oratoire reconnaissable entre tous

Retour aux sources. C'est à Chicago, terre de son ascension politique, que Barack Obama prononcera dans la nuit de mardi à mercredi son dernier discours de président des Etats-Unis. En novembre 2008, à l'issue de sa victoire écrasante sur son adversaire républicain John McCain, il avait lancé devant plusieurs dizaines de milliers de personnes brandissant des pancartes frappées du slogan «Yes we can»: «Si jamais quelqu'un doute encore que l'Amérique est un endroit où tout est possible (...) la réponse lui est donnée ce soir.» Pour son dernier discours, le démocrate, qui quitte la Maison-Blanche avec une cote de popularité plus élevée qu'à la fin de son premier mandat, veut une nouvelle fois délivrer un message d'espoir aux Américains. Il a expliqué vouloir «livrer quelques réflexions» sur l'avenir, sans attaquer Donald Trump, à qui il passera officiellement le relais le 20 janvier. «C'est un discours à part (dans une présidence), il n'y a pas vraiment de canevas», a indiqué à l'AFP Cody Keenan, plume de Barack Obama. Chacune des interventions du président est pourtant savamment étudiée et calibrée. 

 

L'art de l'éloquence

 

Les discours de Barack Obama sont facilement identifiables, même quand l’anglais n’est pas notre langue maternelle. Sa voix, sa diction, presque une scansion, ont une musique particulière. Ses prises de paroles ont pourtant la structure classique des discours latins, inspiré de Cicéron. Selon Gabriel Aubert, professeur de droit et spécialiste de la rhétorique à l’université de Genève, ces discours en quatre parties sont assez répandus dans les universités américaines. Introduction, narration, argument, conclusion ne sont pas réservés à Barack Obama : «Les discours de George W. Bush étaient d’une qualité équivalente sur la structure» affirme Gabriel Aubert.

 

Certes, Barack Obama a fait siennes certaines figures de style, comme la répétition, avec son célèbre slogan «Yes we can». Ou comme dans ce discours de victoire en novembre 2008, où il répète à loisir : «C’est la réponse», ladite réponse étant le choix des Américains de l’élire à la présidence. Mais là où Obama marque sa singularité, c’est en employant un ton similaire aux prêches des pasteurs, symbolique du style de Martin Luther King. Selon Gabriel Aubert, on la ressent dans le ton emprunté par le chef d'Etat, dans la mélodie de son élocution, son calme, mais aussi dans les références qu’il convoque lors de son élection. La «Terre Promise» par Obama, celle d’une Amérique changée, confère à ses discours une dimension presque spirituelle. 

 

La musique particulière de la voix d'Obama tient aussi à l'art de la pause dans ses discours. Un moyen pour lui, comme pour de nombreux orateurs, de donner plus de poids à ses mots, comme le note Sims Wyeth, un spécialiste de la communication. Cette technique permet à la fois de moduler le rythme de son allocution, de laisser du temps à son public pour réagir, et de regarder son auditoire, de le connecter avec lui.

 

Des mots simples

 

Barack Obama veut s'adresser au plus grand nombre, et, pour cela, il utilise des mots simples. Une équipe de chercheurs de l’université de Carnegie Mellon a démontré que le vocabulaire et la grammaire de ses discours était adapté au niveau d’élève de seconde. En 2011, le site américain SmartPolitics affirme que le Discours sur l’état de l’union d’Obama cette année-là est l’un des plus simples et des plus accessibles depuis Franklin D. Roosevelt.

D’après son ancienne plume, Jon Favreau, ce choix a toujours été présent à l’esprit d’Obama : «Ce n’est pas le travail d’un dirigeant d’éduquer le public, il doit les inspirer et les convaincre. Cela signifie aussi utiliser des mots qui sont facilement accessibles au public le plus large possible.» Et l’ex-conseiller de rappeler que ce qui a été un des slogans les plus marquants de la dernière décennie se constitue de termes parmi les plus simples de la langue anglaise : «Yes we can».

 

Le président a toujours participé à l’écriture de ses discours, assure Jon Favreau dans un entretien à Newsweek en 2008 : «Je m'assieds avec lui pendant une demi-heure. Il parle et je tape tout ce qu'il dit. Je remets en forme, je rédige. Il rédige, il refaçonne. La façon dont nous travaillons est beaucoup plus intime. L’ex-rédacteur affirme avoir été intimidé au début de leur collaboration : selon lui, le discours prononcé par Obama à la convention démocrate de 2004 était «le meilleur qu'il ait vu de sa vie», discours entièrement écrit par le sénateur de l’Illinois.

L'humour

 

Art de l'éloquence, simplicité du vocabulaire : Obama fait aussi régulièrement appel à l'humour dans ses discours. Un humour mordant, ironique y compris à son propre égard. Le président oscille entre le stand-up à l’humour noir, parfois politiquement incorrect, de l'humoriste américain Louis CK et les blagues «à la papa», qui ne manquent pas d’embarrasser ses filles Malia et Sacha. Son principal ressort comique, d’après Brian Agler, comédien et rédacteur de discours pour des politiques, c’est la position dans laquelle il se trouve : l’homme le plus puissant du monde réduit à amuser la galerie, à gracier une dinde alors qu’il pourrait négocier un accord de paix au Moyen-Orient.


Lors du dîner annuel des correspondants de presse en mai 2016, où il est de tradition que le président délivre un discours léger, il s'est étonné de l’absence de Donald Trump, ironisant sur les activités qu’il aurait pu préférer au dîner : manger un steak Trump, confortablement installé dans la tour Trump, en insultant Angela Merkel via Twitter ?  

Il ne s’épargne pas non plus, en commentant sa popularité dans les sondages, et évoquant implicitement le cannabis : «La dernière fois que j’étais si perché, j’essayais de choisir ma spécialité à la fac.» Il n’a parfois même pas besoin de script, comme lors de son dernier discours sur l’état de l’union en janvier 2016 : «Je n’ai plus de campagnes à mener. Je le sais, parce que j’en ai déjà gagné deux.» Cette réplique, destinée directement aux républicains, ne figurait pas dans les dernières versions du discours préparées par ses assistants.

 

Si l’humour d’Obama fait partie de son arsenal de communication présidentielle, c'est aussi un trait de sa personnalité : en 1995, il est en promotion pour son autobiographie, «Les rêves de mon père», et en campagne pour un siège au Sénat de l’Illinois. Et déjà il s’adresse à la foule avec légèreté et humour, prétendant que Colin Powell, alors ancien chef d’état-major des armées, était inquiet qu’il puisse lui voler la vedette pendant la promotion.

 

Les références pop

 

Au registre de l'humour, le président multiplie les références pop et grand public, et affole régulièrement les réseaux sociaux de ses sorties calibrées pour la viralité. Au printemps 2016, il termine son dernier discours aux correspondants de presse (évoqué plus haut) par ces mots : «Obama, c'est fini», en tenant son micro au-dessus de la scène, avant de le lâcher. Ce «mic-drop» est emprunté à la culture hip-hop et du stand-up : il signifie qu’il n’y a rien à ajouter, que l’on a déjà gagné la bataille.

 

Ce n’était pas le premier mic-drop d’Obama : pendant un passage sur l’émission de Jimmy Fallon «Late Night» en 2012, Obama s’essaie timidement au geste. Le passage est vu des millions de fois, et le mouvement devient un passage attendu de ses interventions. Jusqu’à l’émission satirique culte Saturday Night Live, qui en octobre 2012, en pleine campagne électorale, met en scène le président lâchant son micro face à son adversaire Mitt Romney pendant un débat.

 

Obama n’est pas en reste de mentions à la culture de son époque tout au long de ses différents discours : de ses citations empruntées à la série «Mad Men» lorsqu'il défend l’égalité salariale devant le Congrès, en passant par «Game of Thrones», il joue avec les codes populaires. C'est le cas quand il s'affiche avec Jay-Z et Beyoncé ou lorsqu'il fait la promo des burgers de la chaîne de fast-food Five Guys.

Le recours à l'émotion

 

La voix de Barack Obama se brise, et s’arrête. Penché en avant sur son pupitre dans une des salles de la Maison-Blanche, il essuie une larme du bout des doigts. Le geste, pas si discret, est immortalisé par les photographes du monde entier le 5 janvier 2016, alors que le président évoque la fusillade dans l’école primaire de Newtown en 2012, à l’occasion de la présentation de son plan contre les armes à feu. «A chaque fois que je pense à ces enfants, cela me met en colère», lance-t-il. Lors de la tragédie, quatre ans plus tôt, quand il avait pris la parole pour s'adresser à la nation américaine, le président avait déjà essuyé des larmes. 

 

Depuis sa prise de parole à la convention démocrate de 2004 à sa dernière intervention en tant que président des Etats-Unis, Barack Obama a fait de son style oratoire une marque de fabrique. Tant et si bien que, selon Gabriel Aubert, ses discours auraient eu la même portée si le président avait été «chauve, petit et replet.»

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