Prix Ivoire : Quand l’Afrique célèbre ses auteurs / Entretien avec Isabelle Kassi Fofana, Initiatrice et Promotrice du Prix

Société | Publié le Jeudi 09 Mars 2017 à 18:48:17 | |
 

BUZZ ACTU  

Prix Ivoire : Quand l’Afrique célèbre ses auteurs / Entretien avec Isabelle Kassi Fofana, Initiatrice et Promotrice du Prix

Le 11 novembre 2017, les belles lettres africaines et leurs auteurs  seront à l’honneur à Abidjan. Comme à son habitude depuis maintenant 10 ans, l’association Akwaba Culture décernera le prestigieux Prix Ivoire de la littérature africaine d’expression francophone. Qui succèdera à Marijosé Alie, lauréate 2016 ? Il faudra attendre encore quelques mois pour le savoir. Mais déjà faisons plus ample connaissance avec le Prix et sa promotrice, Isabelle Kassi Fofana, une amoureuse inconditionnelle du livre.

 

 

Isabelle Kassi Fofana, bonjour. Vous êtes la présidente de l’association Akwaba Culture, Initiatrice et organisatrice du Prix Ivoire pour la littérature africaine d’expression francophone. En 2008, vous créez cette distinction pour combler l’absence sur le continent de Prix mettant en valeur la littérature africaine francophone et ses auteurs de talent. Pour la neuvième édition qui s’est tenue en novembre dernier, quel bilan ?

Depuis la première édition, on a vécu de beaux moments. Et pour moi, la dernière édition est la plus belle de toute. Nous avons pu faire venir des auteurs qui ne seraient jamais venus autrement. On s’ouvre un peu plus sur le monde. Avec cette 9e édition, des auteurs sont venus de la Martinique. Marijosé  Alie notamment. Elle est la lauréate du Prix Ivoire 2016 avec son fabuleux roman « Le convoi ». On a également eu Serge Bilé, l’auteur et journaliste ivoirien qui vit désormais en Martinique. Il a d’ailleurs tenu à rendre un hommage à Marijosé  Alie qui lui a donné sa chance quand il a quitté le quotidien Ivoir’Soir et grâce à qui il a pu entamer la carrière qu’il poursuit aujourd’hui.

Dans l’ensemble, ça a été le plus beau Prix Ivoire à ce jour. Nous les promoteurs, nous en sommes très ravis. Au cours du dîner, il y a avait la beauté des textes, la beauté des belles lettres africaines et il y avait un foisonnement avec la beauté des chants puisque Marijosé  Alie  est aussi chanteuse. Dans les années 1980, elle a sorti un titre que tout le monde connaît Carissé mwen. Avec l’orchestre de l’INSAAC (l’institut des arts, ndlr) au cours de cette soirée, elle a pu se produire pour la première fois en Côte d’Ivoire.  C’est une chanteuse de la dimension des Kassav qui a même écrit des chansons pour eux. Elle s’est également produite plusieurs fois au Zénith de Paris. C’était un bonheur de pouvoir la faire venir pour la première fois en Côte d’Ivoire et la faire chanter. En partant, elle a même promis revenir pour un concert. C’est vraiment une artiste pluridimensionnelle qui nous a servi beaucoup de bonheur, beaucoup d’émotion, au cours de ce dîner gala.

C’était un très beau dîner gala aussi parce que nous avons eu la présence de notre sœur Marguerite Abouet qui fait un travail remarquable avec sa série de bandes dessinées « Aya de Yopougon », adaptée pour la télé et qui l’a propulsée au rang de fierté de tout un pays, de tout un continent.

Il faut reconnaître aussi que Mbarek Ould Beyrouk qui nous est venu de la Mauritanie est un grand professeur et auteur. Il est l’actuel lauréat du Prix Kourouma et franchement sa présence à nos côtés en qualité d’invité spécial  a été un véritable bonheur. Ce Prix Ivoire pour ma part est un Prix qui gagne en maturité.

 

Parlons à présent du Prix de culture littéraire des écoles, un démembrement du Prix Ivoire. Comment y arrive-t-on ?

Il s’agissait pour nous de faire ce qu’on sait faire le mieux, c’est-à-dire communiquer la joie, l’amour qu’on a pour le livre et de communiquer cet amour-là aux jeunes générations. Et donc en marge du Grand Prix Ivoire qui est remis chaque année au cours d’un dîner gala, qui l’instant de sa remise fait d’Abidjan la capitale des belles lettres, nous organisons des concours de culture littéraire dans les écoles.

Pour nous, c’est comme un passage à témoin aux générations futures, afin que le livre ait une place de choix dans leurs cœurs mais également dans leurs vies. Le livre est incontournable, c’est l’outil par essence de la conservation du savoir, c’est un outil qui est pérenne. Faire en sorte que nos enfants lisent, c’est leur donner les possibilités de réussir leur vie. Quand on va dans les pays développés, on se rend compte qu’ils accordent une importance capitale au livre. Et en comparaison, nous, on a encore beaucoup de chemin à faire.

 

Et le message, passe-t-il ? Vous arrivez à communiquer cette passion du livre aux plus jeunes ?

Au fil des éditions, l’engouement se fait de plus en plus grand. Il se crée une saine émulation autour du livre. Les enfants, qui au bout du processus sont primés, se rendent compte que finalement participer à une activité autour du livre peut être gratifiante. Et les retours, qu’on a, sont fabuleux. Des personnes qu’on ne connaît pas viennent vers nous dans la rue ou nous envoient des messages pour nous dire combien ça leur a fait du bien ou qu’on leur a donné envie de devenir écrivain. C’est un véritable bonheur. Parce qu’on s’est dit, ce qu’on fait c’est certes bien mais il nous fallait réussir à faire aimer le livre malgré les nouvelles technologies qui sont de plus en plus présentes.

 

A qui s’adresse le concours de culture littéraire et en quoi consiste-t-il ?

C’est un concours qui s’adresse aux enfants des lycées et collèges, d’Abidjan et de l’intérieur du pays. Cette année, nous avons eu la participation des établissements de Grand-Bassam, Divo, Abengourou, Bouaké, Yamoussoukro et Korhogo. C’est un concours qui met en situation de devoir. Pendant une demi-heure, les enfants répondent à un questionnaire sur la littérature, les Prix, les livres, les auteurs d’ici et d’ailleurs. Les copies (des milliers) sont ensuite acheminées vers nous et au final, seuls les cracks sont récompensés, les cracks littéraires. Ça booste leur intérêt pour le livre et la littérature. Parce qu’ici, on a tendance à reléguer la littérature au second plan. On voit mieux quelqu’un qui excelle en mathématiques que celui qui lit.

 

Pour en revenir au Prix Ivoire, en neuf éditions, il a réussi à se positionner comme une référence. Est-ce qu’on peut dire que c’est la persévérance qui a payé ?

Ah ça, tout à fait. Dès le début, on savait exactement qu’on voulait faire de ce Prix-là un grand événement. Et je pense que c’est la persévérance et la récurrence qui ont fait la notoriété du Prix Ivoire. Et le fait que ce soit un Prix organisé dans la transparence. Jamais on n’est intervenu auprès du jury pour demander de faire passer tel ou tel auteur ou œuvre. On est juste informé de qui sont les lauréats et nous on organise l’événement. Si on l’avait fait, le Prix aurait perdu en notoriété mais aussi en crédibilité et on aurait eu des démissions de jurés avec fracas. Je pense que la persévérance en toute chose, paye. Mais le fait que ce soit régulier aussi. Bon an mal an.

On n’a pas idée, mais on a organisé le Prix Ivoire pendant les élections de 2010, entre le premier et le deuxième tour. On a fait venir les auteurs, on a réussi à organiser le Prix au Golf Hôtel. C’est seulement quand on regarde en arrière qu’on se rend compte de l’ampleur de la tâche accomplie. On essaie de faire mieux chaque fois.  Et pour la dixième édition, ce sera l’apothéose. Je n’en dirai pas plus. Le Prix Ivoire sera célébré avec  encore plus de faste, encore plus de bonheur, encore plus de beauté. Wait and see.

 

Pour la 9e édition, il y a eu 51 ouvrages proposés. Est-ce le signe que les auteurs portent un plus grand intérêt au Prix Ivoire ?

Exactement. A la 8ème édition, il n’y en a eu qu’une quarantaine. Cela dit, la participation au Prix Ivoire est le fait d’une maison d’édition ou d’un auteur qui fait acte de candidature. Aussi belle que puisse être une œuvre, si elle ne fait pas l’objet de candidature, on ne peut pas la récompenser au Prix Ivoire. Nous ne pouvons malheureusement pas aller dans toutes les librairies de l’espace africain francophone et de la diaspora pour recenser les sorties. Donc il faut faire acte de candidature. Et de plus en plus le message semble passer, il y a un plus grand engouement. Il faut noter aussi que le Prix à une importance. Quand vous êtes lauréat du Prix Ivoire, vous êtes systématiquement invité, dans le cadre de notre partenariat avec un Prix décerné en Suisse, à participer au salon du livre africain de Genève, tous frais payés. Je pense que tout cela faisant, les éditeurs et auteurs, de plus en plus, participent au Prix Ivoire. Avant même qu’on lance le Prix, des demandes de participation arrivent d’un peu partout.

 

Au-delà des auteurs et des éditeurs, la population s’est-elle approprié le Prix Ivoire ?

Je pense que de plus en plus les Ivoiriens connaissent le Prix. C’est vrai que c’est une activité plus ou moins sélect,  parce que comme vous le savez, la culture en général est reléguée au second plan et la littérature encore plus. On a les plus petits budgets alors qu’on devrait en avoir les plus gros. On préfère un concert de Zouglou (dont je suis d’ailleurs fan) ou de coupé-décalé à une activité qui tourne autour du livre. Mais je vous le dis, nous n’attendons pas seulement que les gens viennent vers nous, nous allons vers le public. Pour la précédente édition, on a tourné. On était à Yopougon avec Marguerite Abouet où il y a eu une fusion avec le public. On était au lycée Sainte Marie de Cocody où on a fait venir une trentaine d’écoles dans le cadre du concours de culture littéraire des écoles. Donc, nous, on attend pas que les gens viennent vers nous, on va vers eux.

 

Pour faire acte de candidature pour le Prix Ivoire, il faut être auteur confirmé avec au moins un ouvrage publié. Des genres particuliers sont-ils concernés ?

Absolument. Le Prix Ivoire s’intéresse exclusivement à la littérature générale. C’est un Prix qui met en compétition des ouvrages dans les genres littéraires suivants : le théâtre, la poésie, les essais, le roman et les recueils de nouvelles. Le Prix n’est pas destiné pour l’heure à la littérature enfantine et de jeunesse. A ce jour, la seule innovation reste l’ouverture du Prix à la sixième région de l’Afrique, la diaspora, conformément aux recommandations de l’ONU.

 

Sans limite d’âge ? Même pour les jeunes auteurs ?

Non, il n’y a pas de limite d’âge. Si vous avez 15 ans que vous avez écrit un bel ouvrage, vous pouvez être primé.

 

Une fois les candidatures acceptées, les ouvrages sont soumis à l’appréciation d’un pré-jury. De qui se compose-t-il ?

Le pré-jury est constitué de critiques littéraires, connus et reconnus pour leur expertise, avec à leur tête, Michel Koffi, enseignant et homme de lettres qui a fait ses preuves à Fraternité Matin. Au bout de deux mois de lecture minutieuse, 5 ouvrages sont ensuite transmis au jury qui en tirera le Prix Ivoire. Ce jury lui se compose de références, cinq auteurs de talents. Il s’agit notamment de Wêrê Wêrê Liking, Foua Ernest de saint Sauveur, Hélène Dobé (également enseignante à l’Université), Henri N’Koumo (grand critique littéraire aussi) et Auguste Gnaléhi.

 

Cinq ouvrages “finalistes’’ pour un seul primé...

Faire partie des 5 ouvrages finalistes est une victoire en soi. J’en veux pour preuve MBarek Ould Beyrouk, l’auteur mauritanien. Il y a trois ans, il était finaliste du Prix Ivoire. Il n’a pas été le lauréat mais a retenu l’attention. Et quand il s’est présenté au Prix Kourouma à Genève, avec un autre titre, il l’a remporté. Hemley Boum, la Camerounaise qui a eu le Prix Ivoire 2013 avec « Si d’aimer... », elle est aujourd’hui la lauréate du Grand Prix littéraire d’Afrique Noire.

 

Le Prix Ivoire est en partenariat avec le Prix Kourouma décerné à la faveur du salon du livre de Genève. Vous l’avez dit tantôt. Quelles en sont les implications pour les auteurs ?

Le Prix Kourouma est décerné à la faveur du salon africain du livre de Genève. Il y a un grand salon du livre à Genève, immense même et très beau. Et à l’intérieur de ce salon, il y a une place où on met la littérature africaine à hauteur d’yeux. Cet espace consacré à la littérature africaine organise un Grand Prix qui porte le nom de notre célèbre auteur Ahmadou Kourouma. Les organisateurs de ce Prix sont venus vers nous pour un partenariat. Et depuis chaque lauréat du Prix Kourouma participe au Prix Ivoire et est mis en lumière ici. Idem pour le lauréat du Prix Ivoire à Génève. Il est mis sous les feux de la rampe et là-bas je peux vous le dire, ils ont de plus grands moyens que nous. Vous êtes honorés à Genève après avoir été honoré ici en Côte d’Ivoire. Et à travers ce salon, ce sont des médias du monde entier qui s’intéressent à vous. Ce qui vous donne une belle visibilité à l’international. Notre lauréat est invité à participer à des conférences, à des débats et ça lui donne beaucoup d’autres possibilités, de traduction de ses ouvrages, de coédition, etc. Et c’est aussi  le Prix Ivoire qui voyage et qui porte haut le nom de notre beau pays.

 

Depuis maintenant cinq éditions, les lauréats du Prix Ivoire sont soit Sénégalais, Camerounais, Haïtien, Marocain ou Martiniquais. Ecrit-on si mal en Côte d’Ivoire ?

Vous savez, le Prix Ivoire n’est pas un Prix ivoiro-ivoirien. Comme sa dénomination l’indique, il s’intéresse à la littérature africaine d’expression francophone. Je pense que là, il ne faut pas réfléchir en patriote. C’est vrai que nous avons déjà eu deux auteurs ivoiriens primés. Pour rappel Tiburce Koffi et Frédéric Grah Mel. Deux monuments de notre littérature. Mais pour participer au Prix Ivoire, il faut faire acte de candidature. Il y a pu y avoir un bon ouvrage d’auteur ivoirien qui malheureusement est passé sous silence à cause de cette raison. Pour la 9e édition, on l’a constaté aussi, il n’y a pas eu une grande participation ivoirienne. Peut-être parce qu’on n’a pas sorti assez de livres ou que les auteurs et  éditeurs n’ont pas eu l’information à temps. Mais il est bon de le souligner, le Prix Ivoire ne vient pas jauger la littérature ivoirienne, il ne vient pas l’humilier non plus. Pour les auteurs exclusivement ivoiriens, il y a des Prix nationaux, pilotés par Akwaba culture à l’initiative du ministère de la culture, le Prix Bernard Dadié  du jeune auteur pour la littérature ivoirienne et le grand Prix Bernard Dadié de littérature.

J’espère que pour les éditions à venir, des auteurs ivoiriens, que j’adore et que je salue au passage, remporteront à nouveau le Prix mais comme je vous le disais plus tôt, c’est le jury qui est souverain.

Je demande également aux auteurs nationaux de veiller à ce que leurs éditeurs fassent acte de candidature.

 

Il est clair que lorsque vous avez créé ce Prix, vous aviez des objectifs. Avec cette 9e édition achevée et cette 10e qui point déjà, sont-ils atteints ?

Absolument. La perfection n’est pas de ce monde, mais je pense que le Prix Ivoire a gagné en notoriété. Et au-delà, c’est la littérature africaine qui gagne. Mais nous n’y sommes arrivés que grâce au concours de journalistes, de personnes qui ont pris de leur temps pour venir vers nous et nous poser des questions, qui nous ont donné nos premières chances. Au début, c’était difficile. Merci à tous les mécènes, à tous les sponsors, à tous ces journalistes qui ont cru en nous et qui nous ont donné la possibilité de pouvoir faire quelque chose qui je pense mérite d’être encouragé.

Nous sommes des fous de la littérature à Akwaba Culture, nous aimons le livre. Souffrez que chaque année, on vous embête un peu, en partageant avec vous notre passion pour le livre. Merci à tous ceux qui nous permettent de continuer ce rêve et ce pari fou.

 

 

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