Janine et Poki, 12 ans, prostituées nées de mères...prostituées

Société | Publié le Mercredi 18 Janvier 2017 à 14:34:57 | |
 
Janine et Poki, 12 ans, prostituées nées de mères...prostituées

Rue Princesse et Rue des Princes à Yopougon, Mille maquis à Macory ou ce qu’il en reste, Zone 4, Rue des Jardins aux Deux Plateaux, autant de lieux qui servent de cadres à l’exercice du plus vieux métier du monde (la liste pour Abidjan n’est pas exhaustive). Et il n’est pas rare d’y rencontrer des fillettes dont l’âge varie de huit à douze ans. Ces enfants tout comme leurs aînées, avec qui elles luttent le trottoir, exercent dans le domaine du sexe.  Deux d’entre elles, Janine et Poki, douze ans, rencontrées à la Rue Princesse ont accepté de partager leur quotidien des semaines durant avec le journaliste Bledson Mathieu.  

 

 

« Si vous tenez à mon vrai nom, je ne peux pas vous le dire simplement parce que, je ne le connais pas. Je suis née comme ça, sans père. Ma mère même ne sachant pas avec qui précisément elle m’a conçue. » Vous venez de faire connaissance avec Poki.

 A la rue princesse où elle vend ses charmes, elle est bien repérable. De toutes les gamines qui se prostituent ici, elle est la plus petite, mais pas la plus jeune. Comme Janine, une de ses ‘’collègues’’, elle est « un enfant naturel de la rue Princesse ». Elles ont toutes deux été conçues ici. Leurs mères étaient serveuses quand elles sont tombées enceintes.

Mais contrairement à Poki qui n’a jamais quitté la rue Princesse depuis sa naissance, Janine, elle, n’y est revenue que quand elle a eu dix ans, « quand je suis devenue grande » comme elle dit.

 

« C’est moi Poki. Comme la bière, je suis toute petite mais dangereuse... »

‘’Poki’’, c’est un surnom. Elle le porte depuis toute petite. Sa mère, était serveuse à la rue princesse. Elle amenait sa fillette sur son lieu de travail parce qu’elle n’avait personne pour la surveiller ou plus exactement pour l’héberger. Elle n’avait pas de logis et gardait ses habits dans le maquis où elle travaillait. Après le boulot, elle se débrouillait pour être emmenée par un homme qu’elle arrivait à convaincre de payer une chambre pour toute la nuit dans un des hôtels de la rue des princes et ses environs. Les chambres de ces hôtels étant assez dégueulasses, les hommes, une fois satisfaits, rentraient chez eux. « C’est à ce moment que ma mère venait me chercher » explique Poki.

Son surnom, elle le doit à la bière que ses frêles mains pouvaient servir : la petite bouteille de Guinness appelée par les amateurs ‘’Poki’’. « Chaque fois que quelqu’un demandait une petite Guiness, ma mère criait  ‘’Poki’’ et je partais chercher. Finalement les gens m’ont appelée comme ça.

Et lorsqu’elle a commencé à ‘’travailler’’, la fillette a gardé ce nom, elle a même conçu tout un marketing autour. « Je dis à mes clients, c’est moi Poki. Comme la bière, je suis toute petite mais dangereuse. On peut me soulever d’une main, me porter vers le haut comme la bière mais je vous conseille de me porter vers le bas ; ça donne plus de plaisir. Plus on me consomme, plus je saoule. Mais attention à ne pas exagérer parce que je peux mettre tout homme groggy. Quand, tu dis ça, ça excite n’importe quel homme. Pas vous Monsieur le journaliste ? »

Poki a dû passer son enfance à la Rue Princesse. Elle n’avait pas de parents maternels vivant à Abidjan et côté paternel, néant total. Quand  sa mère est tombée enceinte, sa préoccupation n’était pas de chercher le père de sa grossesse mais plutôt comment s’en débarrasser. De toute façon, elle ne pouvait vraiment pas s’en souvenir. Comment pouvait-elle savoir lequel de ses clients a pu lâcher ce spermatozoïde têtu ?

« Spermatozoïde têtu », Poki dit avoir entendu ça toute sa vie. « Ma mère disait que le spermatozoïde duquel je suis issue est vraiment têtu. Non seulement il a réussi à passer outre la capote, mais il a résisté à toutes les tentatives de curetage. Médicaments modernes, médicaments traditionnels. Elle a avalé des comprimés, ingurgité des pilules du lendemain, s’est purgée avec des écorces, des mixtures de feuilles de savane et de forêt, sans succès. Elle a fait tout ça mais aujourd’hui elle est fière de m’appeler ma fille...»

 

« C’est avec un gars de ma mère que j’ai commencé »

« Vous voulez savoir comment j’ai fait l’amour pour la première fois ? C’est avec un des gars de ma mère que j’ai commencé.»

La maman de Poki avait un ami à la Riviera. C’est le seul qui acceptait d’emmener mère et fille à la maison. « Un jour, maman l’a plaqué. Il était au maquis et on devait rentrer ensemble. Vers deux heures du matin, ma mère a dit : j’arrive et elle n’est plus revenue jusqu’à la fermeture du maquis. Son ami est reparti avec moi. D’habitude, je dors au salon mais ce jour-là, j’ai dormi dans sa chambre Il a mis un film porno et m’a demandé d’ouvrir la bouche et de faire comme dans le film. J’ai fait ça une fois, j’ai vomi. La deuxième fois aussi » raconte Poki. « Les autres fois, quand je partais là-bas avec ma mère, quand elle dort, il me retrouvait au salon, me réveillait, me tendait de l’argent me demandait d’ouvrir la bouche. Au fur et à mesure, il mettait un doigt en bas. Puis deux. Un jour il est arrivé en bas directement. Il a commencé doucement, doucement mais quand il finissait, il a fait fort brusquement et j’ai crié fort. Ça a réveillé ma mère.» Le violeur a dû faire souffrir son portefeuille pour étouffer l’affaire.

La mère sûrement sous le choc s’est mise à évoquer bien trop souvent le viol devant ses clients. En racontant la sordide histoire, dans ses moindres détails, elle a provoqué non pas la compassion chez les clients mais l’envie d’essayer la langue de Poki. « Chacun m’envoyait dans un coin noir et je gagnais beaucoup d’argent. En tout cas, avant ça marchait bien. Maintenant, ça marche plus comme avant » continue Poki. « ... Les Libanais et les métis ne viennent plus trop ici. Eux ils payent bien. » Par bien, entendez cinq à vingt mille francs CFA.

Poki et les siennes facturent à la tête du client. Le tarif officiel disons le tarif qu’elles ont toutes homologué est cinq mille francs. « Mais on ne peut pas demander à tout le monde de payer cinq milles. Il y a des clients qui eux même se  « cherchent ». « On est obligé d’accepter ce qu’ils proposent. On fait même des fois à crédit. On va faire comment ? Le type a l’habitude de venir chez toi, un jour il n’a pas d’argent, tu vas le chasser ? Et puis il y a des gens quand tu les vois, ils font pitié. On ne peut pas les chasser »

Poki qui a à coeur de montrer qu’elle maitrise son métier et le marketing qui l’accompagne explique que « Quand on baisse les prix, souvent on fait comme on est bête mais ce n’est pas çà. Même les Libanais ils font solde. Les grandes sociétés, elles font promo.»

 

« Tout le monde n’a pas la chance de trouver du travail. Nous on a eu la chance d’en trouver sans se fatiguer »

Janine, Poki et toutes les autres fillettes ‘’de la nuit’’ semblent avoir de la suite dans les idées. Mais quand on leur parle d’école, elles se braquent : « Chacun a sa chance dans la vie oooh Tonton. Tout le monde n’a pas la chance de trouver du travail. Nous on a eu la chance d’en trouver sans se fatiguer ».

Et rien ne peut leur faire changer d’avis. Elles ont même des exemples patents pour soutenir leur thèse. «La tantie qui vend poisson braisé devant notre bureau là, (NDLR elle appelle bureau l’endroit où elle se prostitue), elle a BTS. Sa camarade de classe, elle fait travail de bonne (NDLR fille de ménage). Si c’est pour se fatiguer à l’école et puis venir à la rue ici pour vendre poisson braisé, il vaut mieux rester ici en même temps. Il y a des filles mêmes qui viennent se prostituer avec nous pour payer leurs études. C’est bête ça. Tonton, c’est nous on te dit, école là, y a rien dedans, ça gâte enfant ».

Bledson Mathieu, tente tout de même de leur faire entendre raison, une nouvelle fois : « Vous dites que ça ne vaut pas la peine d’aller à l’école parce qu’il y a des diplômés que vous connaissez qui chôment ou qui font des petits métiers. Soit. Mais dites-moi, les gens qui travaillent dans les bureaux, dans les entreprises, qui enseignent dans les écoles c’est-à-dire les instituteurs, les professeurs, qui soignent dans les hôpitaux c’est à dire les médecins, infirmiers, sage femmes, les gens qui travaillent dans les banques, ces gens viennent d’où si ce n’est des écoles ? ».

Réponse des filles : « Tonton c’est vrai hein ! Nous on n’a jamais vu les choses de cette façon ».

Ses propos vont peut-être porter fruit à la longue.

 

« L’argent de la rue reste à la rue »

Notre confrère rapporte que les fillettes ont refusé de se faire photographier, la preuve qu’elles ont honte de leur métier a-t-il pensé de prime abord. Que non. Elles ne veulent pas de photo pour protéger certains clients, les clients gars.

Les clients gars sont des clients fidèles qui entretiennent des relations de  « deuxième  » bureau avec les fillettes. Ils ont certainement un bon enclin à la pédophilie en plus ils ont l’outrecuidance de s’afficher avec elles, en trompant la bonne foi de leur proches. «Souvent on va les trouver au bureau où tout le monde nous prend pour leur petite nièce. Quand on est dans leur bureau, les gens ne soupçonnent rien. On fait le travail proprement et quand on sort ils disent à leurs collègues,  « je vais faire manger ma nièce, j’arrive ». On finit de manger, on retourne au bureau, on fait un peu encore avant de repartir. Un client comme ça, si on met ta photo dans le journal, tu l’as tué ». Si elles les protègent, ce n’est pas tant parce qu’elles y sont attachées, les  gros clients payent bien. Des fois au bureau du client gars, leurs collègues font des petits cadeaux à la  ‘’nièce’’. Quand cela arrive, les gamines se marrent. « On prend leur bureau pour faire notre travail et ils nous payent en plus. S’ils savaient ce qu’on est allée faire là-bas ».

Qu’est-ce qu’elles font de leur argent ? « L’argent de la rue reste à la rue ».

Ces filles de joie aiment la joie. Et à Yopougon, la joie signifie beuverie. Alcool, tabac et chewing-gum sont leur matériel de travail. Et chaque outil de travail à son utilité selon les petites.

« Tonton, nous on travaille beaucoup avec la bouche. L’alcool sert à laver la bouche et le ventre. Le chewing gum, on le mâche pour bien cracher les saletés qui peuvent rester dans la bouche. »

Ces gamines ont une réponse à tout. Mais quand on parle avenir, elles perdent la verve. Les risques encourus ? Elles invitent à changer de sujet. Seul Ebola les a effrayées, mais pour seulement un temps...

 

 

Commentaires Facebook